26.10.2008
Micro-État : Sercq, le dernier bastion féodal d'Europe

"A storm in a teacup », une tempête dans une tasse de thé. Cette expression anglaise résume parfaitement ce qui se joue actuellement à Sercq. Coincée entre Jersey et Guernesey, cette île microscopique, 5 kilomètres carrés, vit comme oubliée par la modernité, le stress de la globalisation et les angoisses de la non-ratification du traité de Lisbonne. Sur ce rocher calme et tranquille, où les chemins de terre se terminent inévitablement sur le vide d’une falaise taillée au burin, le dernier recensement a dénombré 591 habitants, autant de moutons ou presque, une dizaine de pubs, six hôtels, trois loueurs de vélos et zéro voiture : elles sont indésirables. Tout comme l’impôt sur le revenu. Ou les chiennes non stérilisées.
La tempête en question, c’est la guerre juridique lancée depuis plusieurs mois par deux nouveaux arrivants : sir David et sir Frederick Barclay, jumeaux milliardaires de la City de Londres. Puisqu’ils refusent de répondre aux journalistes, c’est l’un de leurs avocats, Gordon Dawes, qui donne les raisons de leur lutte : « Sercq souffre de l’absence totale de démocratie, elle étouffe sous des lois archaïques, héritées d’une Constitution vieille de quatre siècles. »
L’île anglo-normande a en effet sa propre Constitution. Juridiquement, elle n’appartient ni au Royaume-Uni ni à l’Union européenne, c’est une dépendance de la Couronne d’Angleterre depuis 1565. à la tête de ce dernier « état féodal » d’Europe, un seigneur, un sénéchal (sorte de juge tout-puissant), un shérif et une assemblée composée aux trois quarts de grands propriétaires terriens non élus, les chefs « plaids ». « Vous rendez-vous compte, poursuit Gordon Dawes, avec leur règle de primogéniture, seuls les fils aînés peuvent hériter des biens de leurs parents. Les autres enfants n’ont droit à rien. » Assez peu équitable, certes, en termes de succession, mais enfin, pas de quoi saisir la haute cour de justice de Londres. Pour les Barclay, si. Ils ont même évoqué dans leur plainte le non-respect de la Convention européenne des droits de l’homme, rien de moins. Que le seigneur propose d’assouplir cette règle de primogéniture n’a rien changé, les frères Barclay ont maintenu leur plainte. Et ils ont gagné. La reine élisabeth II a entériné, le 9 avril dernier, une réforme de la Constitution de Sercq, donnant le jour à un nouveau type d’assemblée de vingt-huit « conseillers », en français dans le texte, qui seront élus en décembre prochain.
Il est vrai qu’elle sentait un peu la poussière et le vieux cuir, cette Constitution : à Sercq, le divorce n’existe pas, la Sécurité sociale non plus. « Nous avions prévu de nous atteler à des réformes », se défend le sénéchal Reginald Guille. Cet ancien militaire de carrière ne semble pas ébranlé par les coups de boutoir des frères Barclay. Au contraire du seigneur de l’île, Michel Beaumont. âgé de 81 ans, l’homme qui nous reçoit dans sa demeure de la seigneurie est las. Sa défense n’a pas la vigueur de celle d’un Gordon Dawes : « Il y avait autrefois trois réunions des chefs plaids par an, nous sommes passés à cinq, et elles durent parfois deux jours. La Convention des droits de l’homme ? Nous l’avons signée il y a plus de quarante ans. » Mais jamais elle n’a été transcrite dans le droit local.
Le pouvoir politique n’est pas exempt de critiques, bien au contraire. On est pourtant loin d’une monarchie liberticide : les voitures étant interdites, tout le monde a son tracteur ; seuls les aînés peuvent hériter, mais les parents vendent leurs propriétés pour quelques livres symboliques aux cadets. Le régime n’a de féodal que le nom. Et la prison ferme rarement à clé. Définitivement, il fait bon vivre sur l’île. Un vieux Sercquiais s’amuse : « Sir David et sir Frederick disent vouloir abattre le féodalisme, regardez le château qu’ils se sont fait construire sur l’îlot de Brecqhou, dont ils sont propriétaires depuis 1993 ! » La visite des lieux nous étant refusée, nous embarquons alors sur un bateau. Cinq criques après la sortie du port apparaît le château en question. Le choc. La bâtisse néogothique est grandiose, haute de trois étages, avec force murs aux créneaux occupés par une douzaine de canons. Il y a même un chemin de ronde qui court tout autour de l’îlot. Dans le tableau, ce jour-là, ne manque que le bateau des néo-seigneurs : le Brecqhou Warrior.
Un statut offshore qui pourrait intéresser les milliardaires
Les velléités des Barclay semblent ne pas s’arrêter là. Ils se sont portés acquéreurs d’un cinquième des terres de Sercq, en quelques mois à peine, de quatre hôtels sur les six de l’île, et de quelques boutiques de souvenirs. Dans quel dessein ? « Demandez-le-leur, suggère Kevin Delaney, un homme de main des jumeaux. L’amour de l’île, la philanthropie, relancer le tourisme, donner du travail aux habitants désœuvrés sitôt la saison terminée… » Aucune statistique ne peut pourtant confirmer ces dernières assertions. Serait-ce alors le statut off-shore dont jouit Sercq que veulent préserver les Barclay ? « Je ne suis pas au courant de ces choses-là », sourit aimablement Kevin Delaney.
La dernière décision de justice, rendue le 18 juin par la haute cour de justice de Guernesey ne semble pas les raisonner. Sitôt que leur demande de réforme du statut du seigneur et du sénéchal leur a été refusée, leur avocat a clamé qu’ils iraient devant la Cour européenne des droits de l’homme s’il le fallait. L’épilogue de cette histoire pourrait revenir à la reine. Lassée de la guéguerre menée par les Barclay, elle pourrait décider de siffler la fin de la récréation. Et ramener dans le giron de la Couronne l’île de Sercq, lui faisant perdre du coup son statut. En attendant, les touristes continuent à visiter l’île, sans se soucier de cette tempête dans une tasse de thé.
Vincent Gaullier
Source: http://www.vsd.fr/contenu-editorial/photo-story/l-oeil-de...
05:47 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




Commentaires
Cordialement.
Alain JEUNET
Ecrit par : Alain JEUNET | 04.02.2009
J'ai l'impression que votre site n'est pas accessible en ce moment:
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Ecrit par : Henri Baillavoine | 05.02.2009
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